L'architecte habite ici

Logement
Lundi 26 septembre 2016

Sophie Ricard entourée d'enfants de la rue Delacroix, à Boulogne-sur-Mer.




A 32 ans, Sophie Ricard est de ces architectes qui font bouger les lignes. Tout juste diplômée, elle a emménagé à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) en 2010 pour partager le quotidien des habitants d’une rue délaissée. Durant trois ans, elle a mené avec eux le chantier de réhabilitation de leurs logements. Depuis, cette façon de travailler en vivant "in situ" est devenue sa marque de fabrique.

Tout est parti d'une idée de Patrick Bouchain : la permanence architecturale. Lorsque cet architecte de renom recrute Sophie Ricard dans son agence et lui confie le projet de Boulogne-sur-Mer, il lui annonce d'emblée qu'elle devra forcément y vivre pour le mener à bien. Sophie Ricard accepte sans hésiter.

Etre en phase avec la réalité


Sophie Ricard.

« Je me suis toujours questionnée sur mon métier, mon rôle et l'acte de construire qui tient souvent les architectes éloignés de la réalité politique, sociale et économique. Dans les projets de renouvellement urbain, l'acte de démolir massivement est quasi systématique. Cela m'a toujours interpellée. A Boulogne-sur-Mer, dans cette rue, le maire, Frédéric Cuvillier, a choisi de faire autrement. » Et l'architecte aussi, en s'attelant à un projet de rénovation à échelle humaine et en présence des habitants.

On imagine l'étonnement des habitants lorsque Sophie Ricard emménage dans une maison inoccupée de la rue Delacroix ! La présence de l'architecte détonne au milieu de ces gens de milieu populaire, personnes âgées à la maigre retraite, grandes familles de gens du voyage sédentarisées là de longue date... La méfiance est palpable : Sophie Ricard travaille pour leur bailleur social... Il lui faudra un an pour gagner leur confiance.

Soixante maisons et des urgences


Une année durant laquelle elle va patiemment poser  les jalons du futur chantier. D'abord, elle retape son propre logement. Elle refait son jardin avec l'aide des enfants du quartier. « Quand j'ai perdu ma casquette d'architecte et que j'ai gagné celle de voisine, on est arrivé à parler des logements et de la vie quotidienne ensemble », analyse-elle.

Les soixante maisons ont en commun une mauvaise isolation – partout, les fenêtres fuient – et des systèmes de chauffage inadaptés. « Nous décidons de commencer par-là ». Sophie Ricard dispose d'une enveloppe totale limitée pour agir : 38 000 euros par maison. La moitié du budget y passe. Le reste sera consacré à des aménagements intérieurs : les salles de bains, des VMC mais aussi de la peinture, de la décoration, des cuisines redistribuées autrement...

Les habitants au travail


« Les gens n'avaient pas laissé leurs maisons à l'abandon. Tous avaient effectué des travaux, créé des extensions, peint leurs façades...  Je me donc retrouve à faire du cas par cas. Avec chaque famille, je crée un livret de photos, je dessine à la main le plan des futurs aménagements. C'est très artisanal, il n'y a pas de mot technique... On chiffre ensemble les travaux et on fait des choix. »

Le chantier qui démarre est l'occasion de remettre au travail les habitants : des clauses d'insertion sont imposées aux entreprises, des chantiers-école sont montés avec Pôle emploi.  Des ateliers pratiques se montent. Ils ont pour objet d'expliquer aux habitants ce qui peut apparaître comme des évidences : la nécessité d'aérer, des conseils d'entretien réguliers... « Le savoir-habiter n'est pas donné à tout le monde, surtout quand on a été abandonné par les pouvoirs publics pendant longtemps », commente l'architecte.

Mission accomplie

En 2013, l'heure du départ sonne. Sur le plan humain, le moment est difficile. Avec son compagnon, Sophie Ricard était l'invitée de toutes les fêtes et cérémonies familiales. Mais « Les maisons sont fonctionnelles et, surtout, appropriées : les façades ont été peintes de couleurs vives au goût des habitants, les murs sont tapissés, les baignoires installées. » Rue Delacroix à Boulogne-sur-Mer, la mission est pleinement remplie. « L'agence nationale de rénovation urbaine s'en sert aujourd'hui comme d'un exemple pour communiquer », indique Sophie Ricard.

 

Pas de toit sans toi

"Pas de toit sans toi - Réinventer l'habitat social" est un ouvrage collectif paru sous la direction de Patrick Bouchain chez Actes sud. Trois projets d'habitat social y sont détaillés, dont celui de la rue Delacroix à Boulogne-sur-Mer, ainsi que deux autres menés à Tourcoing et à Beaumont, en Ardèche. Très différents, ces trois chantiers ont comme point commun d'associer les futurs locataires à la réinvention du logement social. Des projets novateurs qui veulent prouver qu'une autre façon de penser et de construire l'habitat social et collectif en France est possible, avec et pour les habitants, en prenant en compte la géographie et l'histoire du lieu.

Architecture réversible à Rennes

Toujours avec l'agence de Patrick Bouchain, Sophie Ricard continue à vivre sur le lieu de ses chantiers. Elle se trouve actuellement à Rennes, où elle s'occupe du site de l'ancienne faculté de sciences Pasteur, temporairement transformée en "Université foraine". « Notre société manque de lieux où pouvoir tester différents usages avant de se décider et de lancer une commande publique classique. Ici, nous avons la totale liberté d'expérimenter avec les habitants selon un mode de gouvernance partagé. C'est une façon de mettre à l'épreuve, par l'usage,  le bâtiment. C'est aussi une façon de l'entretenir, en l'occupant, un patrimoine qui se serait dégradé davantage », explique-t-elle. Cette architecture de test, complètement réversible, est de nature à séduire d'autres villes : partout en France, des bâtiments qui font partie du patrimoine sont actuellement laissés à leur état de belle au bois dormant, notamment en raison de leur coût de rénovation, extrêmement élevé.

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le mag.



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