Cancer : le Dunkerquois crée la (bonne) surprise

Santé
Lundi 14 mars 2016




« Une décennie de cancers dans le Nord – Pas-de-Calais », c’est le sujet d’une nouvelle étude réalisée par l’Observatoire régional de la santé (ORS). L’occasion d’interviewer son directeur, Olivier Lacoste, et d’aborder avec lui deux enjeux de santé majeurs pour le territoire : la surmortalité en matière de cancer et le manque de médecins.

- « Que s’est-il passé ces dix dernières années en matière de cancers dans le Nord – Pas-de-Calais ?

- Le premier constat réside dans la persistance de la surmortalité constatée depuis les années 50 en matière de cancers dans notre région. Nous enregistrons chaque année 10 000 décès de plus que les autres territoires et pour toutes les causes de décès. A titre de comparaison, c’est trois fois le nombre annuel de décès sur les routes françaises. Ce constat pessimiste est cependant à nuancer. Certains territoires font des progrès tandis que d’autres continuent à s’enfoncer par rapport au reste de la France.

- Quels sont les territoires qui s’en sortent le mieux ?

Le plus beau cas, c’est le Dunkerquois. J’avoue que nous avons été surpris. Les chiffres indiquent un net rattrapage pour quasiment tous les types de cancers étudiés. Lille, la Flandre intérieure et Roubaix-Tourcoing présentent aussi des signes d’amélioration nets. En revanche, d’autres territoires montrent, eux, une nette dégradation.

- Comment expliquez-vous cette amélioration ?

- Pour le savoir nous nous sommes concentrés sur quatre cas précis et comparables de manière à neutraliser les composantes socio-économiques : Dunkerque, Boulogne-sur-Mer, Forbach et Le Havre. Des quatre territoires, Dunkerque sortait nettement du lot en matière de baisse de la mortalité par cancer. A nos yeux, l’explication réside dans la mobilisation de tous les acteurs possibles à l’échelle locale : les professionnels de santé bien sûr, mais aussi les collectivités locales et leurs élus, les associations de prévention… Quand tous ces acteurs sont conscients de la situation et des enjeux, quand l’information circule entre eux, qu’une dynamique se crée, ça fonctionne.

Dunkerque sort la tête de l’eau parce que tous les acteurs ne nient pas la réalité et ont décidé d’agir pour renverser la vapeur. Cela passe par des dépistages systématiquement proposés, des informations sur les traitements etc. Je précise que cette amélioration n’est en rien due au hasard : un cancre ne devient pas bon élève par magie… Paradoxalement, l’amiante a aussi été une chance pour le territoire : d’importants moyens ont été débloqués en matière d’ingénierie ; ils ont contribué à mieux soigner les habitants.

- Qu’en est-il de Lille, la métropole régionale ?

- Lille est la seule métropole française à afficher une surmortalité par cancer et c’est aussi le cas pour beaucoup d’autres causes de décès. Toutes les autres métropoles sont en sous-mortalité. Lille rattrape son retard plus vite que les autres territoires du Nord-Pas-de-Calais - Picardie. Mais cela reste un cas atypique en France. Deux explications sont possibles : soit Lille présente une plus forte mixité sociale que les autres métropoles, soit Lille paye peut-être les conséquences d’une organisation de santé qui a tardé à se mettre en place. Le côté positif, c’est que le terrain est prêt désormais et les choses devraient évoluer positivement.

- Qu’en est-il de la démographie médicale dans la région ?

- La situation est moins mauvaise que ce que l’on pouvait craindre il y a encore dix ans. En termes de densité moyenne, la région s’en sort bien. Le nombre de médecins généralistes est quasi équivalent au reste de la France. C’est moins bien en revanche en matière de spécialistes : on en compte 160 pour 100 000 habitants dans la région contre 185 en France métropolitaine. Mais cela reste très correct.

Les politiques menées depuis plus de dix ans pour faire rester les médecins à l’issue de leur internat ont fonctionné. Lille est devenue attractive pour les spécialistes. Nous devons en revanche nous montrer vigilants sur le cas des généralistes de la région qui affichent une très forte activité (lire l’encadré « L’épineux cas du médecin généraliste ») et il faut absolument rester attractif auprès des jeunes spécialistes.

- Que se passe-t-il dans les villes moyennes ?

- Plus on s’éloigne de Lille, plus les villes souffrent, c’est le cas de toutes les villes moyennes en dehors de la périphérie lilloise. Avoir rendez-vous chez un ophtalmologiste relève toujours du défi à Boulogne ou Dunkerque par exemple ! Mais il ne faut pas essayer de déshabiller Lille pour rhabiller les villes moyennes : les médecins aiment s’installer dans les métropoles et c’est important que Lille soit forte pour que le reste de la région ne se fragilise pas davantage. Comparativement, la situation est bien plus difficile en Picardie : Paris aspire tous les professionnels de santé et la désertification médicale est réelle. »

L'épineux cas du médecin généraliste

En Nord – Pas-de-Calais – Picardie, le médecin généraliste reste – c’est culturel –, le premier recours et le plus consulté. Avec un nombre d’actes par professionnel supérieur à la moyenne, on peut dire que les généralistes ne chôment pas.

« C’est dangereux, commente Olivier Lacoste. Ils sont seuls et travaillent trop et un jour, ça craque. Ils veulent tout arrêter, partir dans une région où ils auront moins de travail et donc une meilleure qualité de vie. Certains se tournent vers des emplois salariés ou hospitaliers plus confortables en termes d’horaires. » Confrontées à cette situation, plusieurs collectivités locales de la région ont engagé des démarches pour inciter leurs médecins généralistes à rester.

 « L’une des solutions qui semble fonctionner consiste à proposer aux médecins de travailler ensemble, notamment au sein de maisons de santé. Le travail en solitaire accroit la pénibilité de la charge. C’est déprimant de ne pas avoir de collègues avec qui parler et échanger… Le manque de reconnaissance sociale joue aussi. » Reste que les médecins, tout aussi insatisfaits qu’ils soient de leur quotidien, ont du mal à s’engager dans les aventures collectives… « A nous de leur parler et de les convaincre », résume Monique Bonin, vice-présidente en charge de la santé à la Communauté urbaine de Dunkerque et très engagée sur le sujet.

 

Rendez-vous sur le site de l'Observatoire régional de la santé du Nord - Pas-de-Calais - Picardie pour télécharger l'intégralité de l'étude consacrée à l'évolution des cancers en une décennie.

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le mag.



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